De la guerre de Jugurtha aux Archs

Publié par U Lamara le dim 18/03/2018 - 20:00

L’Algérie, le MCB (1) et le choix des représentants du peuple

Personne ne pouvait imaginer que la délégation du gouvernement provisoire (GPRA) (2) qui avait conduit les négociations avec le gouvernement français depuis les Rousses dans le Jura jusqu’à l’aboutissement des accords à Evian le 18 mars 1962, puisse contenir dans ses rangs des hommes corruptibles. La signature des accords de la main de Krim Belkacem était alors la garantie  de leur respectabilité et l’Histoire ne l’a pas démentie !

Et pourtant, ce n’était joué avant ces accords finaux, car la partie adverse avait utilisé tous les subterfuges pour affaiblir le GPRA avec de multiples tentatives pour adjoindre d’autres interlocuteurs afin de brouiller les cartes : activation du MNA (3) et d’autres acteurs politiques pro-coloniaux et opposés au FLN d’alors.

Notre pays avait connu dans l’histoire ancienne d’autres issues moins heureuses dont la plus dramatique était le ‘’retournement de délégation’’ qui avait eu une conséquence fatale pour l’indépendance de notre pays : la Numidie de Jugurtha et la Maurétanie de Bocchus étaient alors solidaires et en guerre contre l’armée romaine ; une délégation avait été envoyée à Utique (près de Carthage) puis à Rome pour discuter les termes d’une paix négociée avec les Romains, mais cette délégation avait été retournée par les Romains (4) : c’était l’impulsion du stratagème mis en place par le général Sulla pour la trahison de Jugurtha par Bocchus.

    Jugurtha avait été pris dans le piège tendu par Sulla. C’était le début de la colonisation de la Numidie par les Romains.

Ces rappels nous éclairent sur notre passé et nous montrent que notre peuple est capable du meilleur comme du pire. Le choix de ses représentants, en face d’un pouvoir extérieur comme du pouvoir central, pour dialoguer afin de résoudre un conflit, est l’éternel dilemme : comment choisir des représentants qui s’acquittent correctement de leur mission et qui ne trahissent pas ceux qui les ont délégués (5).

Pendant ces cinquante dernières années des luttes identitaires et sociales en Algérie, en face du pouvoir central jugé illégitime et assimilé parfois au pouvoir du Dey turc (coup d’État de 1962, parti unique, arabo-islamisme, police politique, …), presque toutes les initiatives de négociation se sont soldées par des échecs ou des manœuvres dilatoires pour ne pas résoudre les conflits soulevés. Le pouvoir dispose de deux armes redoutables qu’il utilise séparément ou en simultané : la répression policière (allant parfois jusqu’à l’assassinat) et la corruption (financière, attribution de biens et de privilèges, etc.).

Ainsi, l’échec de la dynamique de démocratisation impulsée par le mouvement des tribus et villages de Kabylie, Laârach (Arouchs), en 2001 suite à l’assassinat par la gendarmerie de l’État algérien de plus de 120 jeunes en Kabylie et des centaines de blessés, serait à mettre sur le compte de ces manipulations du pouvoir. En tout cas, c’est perçu comme telle par la population. Les différentes rumeurs (réelles ou supposés ou même fabriquées sciemment pour casser ce mouvement) concernant « les délégués des Arouchs », malgré l’adoption d’un code d’honneur, ont empoisonné l’opinion depuis, sur les espérances d’opérer des changements pacifiques dans le pays. L’analyse de ce mouvement de 2001 n’est pas encore faite.

Parallèlement aux revendications socio-professionnelles menées localement et au niveau national par des travailleurs et syndicats autonomes, deux mouvements de revendications sociales et identitaires ont impacté notre pays de manière durable, mais ont adopté des démarches totalement différentes :

a) Le mouvement islamiste, qui se posa au départ comme alternative au pouvoir du FLN, la mise au pas de la société, et qui a engagé la ‘’guerre civile’’ depuis plus de vingt ans, avec les dégâts et les conséquences que l’on sait.

b) Le Mouvement Culturel Berbère (MCB), qui s’est inscrit dans une lutte pacifique de longue haleine afin de faire avancer le pays vers l’identité réelle de l’Algérie et de toute l’Afrique du nord, et la démocratisation de l’État et de la société algérienne.    

L’ambition démesurée des chefs islamistes pour prendre le pouvoir, les millions de dollars des Émirats arabes, la ferveur des militants islamistes pour édifier « une société islamique juste, régie par la loi de Dieu » n’ont pas protégé le FIS et ses différentes filiales (AIS, MIA, GIA, GSPC, MIA, AQMI, …) d’être continuellement manipulées par l’étranger et « les services », avec la création de « chefs sur mesure, aux ordres », des maquis artificiels, des massacres bien réels, et enfin de sombrer dans les luttes sanglantes de clans, de pouvoir et de recyclage aujourd’hui de l’argent sale du terrorisme.

A l’inverse, le MCB, mouvement sans structure verticale, immergé dans la société, sans représentants attitrés à corrompre et à manipuler, continue à avancer de manière désordonnée, partout, sans moyens, mais aussi sans liens et en toute liberté. Le MCB c’est tout le monde et c’est personne en même temps. Depuis 1980, tout citoyen, militant initiateur ou participant à toute action de revendication et/ou de création culturelle s’identifie en tant que militant du MCB. Il n’y a pas « d’historiques », il n’y a pas de censeurs qui pourraient attribuer un quelconque signe distinctif de légitimité. Bref, c’est toute l’Algérie qui avance qui pourrait se revendiquer aujourd’hui du MCB.

Ce mouvement culturel, politique et de renouveau écologique, qui ne vise en aucune manière « la prise du pouvoir », au sens révolutionnaire du terme, a finalement fait avancer la société algérienne, débloqué le verrou de l’arabo-islamisme utilisé par l’État post-1962 comme une idéologie d’exclusion de la société algérienne (6) et engagé un processus de réconciliation de notre pays avec son histoire, son identité multi millénaire et pour son positionnement dans une Afrique du Nord solidaire, notre Tamazgha à toutes et à tous.

Bien évidemment, des obstacles nombreux sont sur le chemin, mais l’émergence d’une société civile de plus en plus autonome et provenant de tous les domaines de l’économie, de la culture, des médias, etc. constitue le meilleur garant pour fournir demain, en face de l’État central, des représentants compétents, incorruptibles et non tenus en laisse, et plus que tout légitimes parce qu’ils seront choisis dans la transparence dans un système démocratique digne de ce nom.

    Par conséquent, le MCB ou Mouvement Culturel Amazigh, c’est chacun de nous et c’est nous tous en même temps, engagés dans les luttes pacifiques et de progrès pour faire avancer durablement la société.

Gardons-nous d’enfermer le MCB dans une quelconque citadelle et tenter d’en faire une idéologie et un instrument de pouvoir, qui serait valable un temps, mais qui finirait, comme tout pouvoir, par s’écrouler et faire reculer la société.

Cela, le néo-FLN et les islamistes s’en occupent déjà, depuis des années !  

A.U.L.    

Notes :

(1) MCB : Mouvement Culturel Berbère / Amazigh, né au printemps 1980 en Kabylie.

(2) GPRA : Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, créé pendant la guerre, le 19 septembre 1958.

(3) MNA : Mouvement National Algérien, parti fondé par Messali en 1954.

(4) « Ils (les délégués Amazighs, NDLR) partirent pour les quartiers d’hiver des Romains ; mais ayant été cernés et dépouillés en cours de route par des brigands Gétules, ils se réfugient auprès de Sulla (général, NDLR). Au lieu de les recevoir en ennemis, Sulla les traita avec égards et générosité ; ce qui persuada à ces barbares que la réputation de cupidité des Romains était fausse et que Sulla était leur ami, puisqu’il leur faisait des présents. C’est qu’à cette époque bien des gens ignoraient encore les largesses intéressées ; on croyait que quiconque était généreux ne le faisait que par bienveillance.. ils s’ouvrent donc à Sulla du mandat dont ils sont chargés... ». (La Guerre de Jugurtha, Salluste, éd. Les Belles Lettres, pp. 191-193)

(5) Il y a un dicton amazigh bien connu : « désigner ceux qui ne troquent pas leur clan contre du pain» (« Fren wid ur nettbeddil adrum s weγrum »).

(6) voir pour cela les 4 articles de S. Djebbara : "De l’identité d’exclusion à l’identité de cohésion", de I à IV, journal Le Matin d’Algérie.

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